Les mérites de chacun

Nous devons tous vivre la vie. Vivre sa vie. Chacun la sienne, mais tous la même. Toi la tienne, moi la mienne. Attention, cela ne veut pas dire la vivre comme je le veux.

Un souvenir anti-nostalgie

De retour le long du golfe du Tunis. Là, la vie est plus belle et plus profonde que l’amour et que les femmes. Le temps ne m’a pas semblé long. Après tout, celui de ces histoires que je racontais est passé. Cet insondable chagrin est maintenant parti, seulement pour laisser à ce manque douloureux, à ce souvenir anti-nostalgie.

Parler des mérites de chacun. Se souvenir de ces bouts de papier accrochés, comme une protection, porteurs des secrets de l’unicité divine. De longues récitations nocturnes. D’une maison grande, vivante le soir et silencieuse la nuit. De dominos frappés forts sur le tapis vert en signe d’appels, parfois désespérés, parfois ironiques. Et quand on manquait de répondre à l’appel, alors on se faisait disputer. Et plus encore si on avait encore douze points dans la main : « la Vache »; « la Brouteuse », « al-Baqarah ». Comme ce vieillard qui serait mort d’une crise cardiaque après avoir perdu une partie, le double six encore à la main. On lui préférait les Amig, les avions russes. Al-Baqarah, la sincérité, le monothéisme pur. Se souvenir de cette descendance généalogique en ligne droite du Prophète.

Secrets de l’unicité divine

Se souvenir de cette inestimable curiosité sur la géographie, la connaissance des peuples et de leurs idiomes. Khartoum, Nouakchott, Oulan-Bator, Berne, Zagreb, Rabat. De ces bibliothèques improbables, toujours en bon état après le passage de tant d’années, où se retrouvaient des ouvrages ne se connaissant pas que les exigences du temps et des voyages ont déplacés jusqu’ici. Ainsi, Balzac côtoyait un Coran en arabe, un manuel d’économie de l’université d’Oxford dont la couverture d’un noir uni ne laissait aucune indication sur le contenu de ces pages jaunies ou encore un journal intime qui évoquait l’Union soviétique et les inquiétudes relatives à la confrontation entre le monde libre et le contre-modèle communiste. Des meubles de savoirs juridiques, médicaux, religieux, historiques, de la littérature française. La maîtrise de plusieurs langues, des subtilités philologiques et de contes d’oubliés. Et de l’excellence de chacun.

De cet amour du football, de joueurs, d’équipes que nous avons jamais vus sur le terrain mais dont nous connaissions tout. Alfredo di Stefano, Bougherra, Madjer, Boca Junior et surtout le Brésil, celui de Sócrates, mais aussi de Dida et de Ronaldinho. Brésil d’hier, Brésil d’aujourd’hui. L’Algérie – RFA de 1982 et le vol qui s’en suivit. Aussi, l’Algérie du GIA, de politiciens. Un bureaux des services publics un chaud après-midi de Ramadan, deux ou trois hommes en uniforme, moustachus et luisants mimant l’inverse d’un sourire. La radio. Une devanture écrite à la fois en arabe et en français. Cet arabe que je ne lisais alors pas. La douane, l’armée, un langage universel. De cette Algérie que nous nous sentions investis de devoir changer. De ce conflit israélo-palestinien que nous devions résoudre, de ces émeutes à Gaza dont ne comprenions que peu de choses, si ce n’est quel côté soutenir.

D’histoires que l’on doit pas connaître, des récits de crimes, des récits d’honneur. De scorpions du désert tunisien – de ce pays que je savais déjà plus proche de nous que ne pouvaient l’être le Maroc. D’une insouciance, de la garantie de conserver à l’état pur cette lignée et son esprit. De l’éternité en ces instants, de cette justice infinie qui nous est promise. D’une droiture inconditionnelle, de ces versets comme catalogues de vie. D’une déchirante culpabilité. Des luttes, des sacrifices. Et les mérites de chacun.

Et qu’en est-il donc de moi ? De l’actualité de ce catalogue de vie qui m’a été prescrit ? Si nous devons tous vivre la vie, par quelle voie aurai-je vécu la mienne ? Car le Turc a certainement raison, je m’en remets au destin.

L’amour sans mots

L’équilibre du monde est tel que tout aspect négatif apportera forcément du positif.

Nilgune

Le jour déclinant

Le printemps est déjà un peu l’été; le solstice approche à nouveau. Depuis bien longtemps, le froid et la nuit ne tombent plus comme un rideau entre dix-sept et dix-huit heures mais le soleil prend désormais son temps pour se coucher. Et j’observe ses rayons faire danser les lilas qui recouvrent la pergola cachée derrière le département des sciences sociales. Là où le soleil rencontre les arbres et que les arbres rencontrent le soleil. J’observe ses rayons, ces dernières lueurs du jour déclinant qui annoncent la venue des croyants pour la prière de Maghrib. Tous nous employons à terminer les préparatifs de la rupture du carême. Le Yéménite et le Saoudien s’emparent chacun d’une des deux poignées de la caisse qui contient les repas des jeûneurs et les transportent de la salle d’études à la cuisine, où les sœurs n’auront plus qu’à les réchauffer. Le Pakistanais, qui est ici mon meilleur ami, ne s’empresse pas d’achever ses prières surérogatoires et d’invoquer Dieu en cette période d’examens. Quant à moi, je suis assis à la table qui borde les fenêtres, et en particulier celle par laquelle j’observe les lueurs du jour déclinant.

Cette fenêtre par laquelle je vois Nizam, arborant le maillot de Manchester United, faire signe aux autres frères de regagner la salle de prière. Cette table sur laquelle j’ai entreposé mes cours sur la réponse de Bush au 11-Septembre ainsi que mon textbook de politique extérieure américaine. Les croyants ne tarderont pas à arriver. Nizam, qui a entre temps revêtu son qamis, se joint à moi et se concentre brusquement sur ses diapositives de Law & Business. Et tandis que nous étudions, et que des versets qui ne peuvent se contenir s’échappent de la bouche de Nizam d’une voix mélodieuse et apaisée, un frère m’apporte un verre d’eau et une datte. Plus qu’une dizaine de minutes. Salim est déjà là et vient me saluer avant de s’asseoir pour ne pas me déranger en ces derniers instants. Ces instants si courts qui seront bientôt perdus à jamais. Ces instants qui me font aimer l’éternité. Et alors que Nizam continue de chanter des versets et que le soleil darde ses derniers rayons à travers les nuages, je me souviens. Cela fait un an que je n’ai pas vu Nilgune. Les croyants commencent à arriver.

L’éternité nous aimait dans ces instants

Et c’est ainsi, durant ces courts instants, que je me rends compte du chemin parcouru. De ce long été, de cette longue année et de ce temps passé loin de mon pays natal. Pourquoi l’espace et le temps se confondent-ils ? L’éternité est-elle hors du temps ou un temps infini ? À mon retour en France, nous aurons tout de l’éternité. Tu as simplement à m’attendre. Attends-moi. Attends-moi seulement encore un peu. Les croyants sont tous là.

Devancer la nostalgie

Mercedes Piedrafita ne s’éternise toujours pas. Elle va bientôt devoir s’en aller pour le Brésil : il ne lui reste qu’une semaine à passer en Angleterre. C’est pourquoi nous nous sommes vus aujourd’hui. Mercedes, qui venait de passer son dernier examen, m’avait invité à la rejoindre devant le département des relations internationales afin de passer quelques instants ensemble avant son départ. Quelques instants de plus. Quelques instants avant cette nostalgie qui va venir.

Dans quelques jours, ce sera à mon tour d’en terminer avec mes examens. J’aurai répondu aux deux questions de United States Foreign Policy. Une sur al-Qaeda, l’autre sur le soft power américain. J’aurai parlé des attaques sur la base aérienne de King Abdulaziz en 1996, de l’autorisation octroyée par le Congrès au président légitimant le recours à la force en Iraq. J’aurai vanté l’influence mondiale du modèle américain, véhiculé par des firmes transnationales telles que Coca-Cola ou Levi’s et qui a surpassé le contre-modèle communiste ainsi que le projet eschatologique jihadiste. J’aurai, pour la énième fois, rappelé que le Plan Marshall n’est rien d’autre que la généralisation au reste de l’Europe de l’aide américaine apportée à la Grèce et à la Turquie. Comme à mon habitude, j’aurai été contraint par le temps de bâcler mon travail et, enthousiaste, je sortirai de la salle plein d’appréhension de la nostalgie.

I hate goodbyes. Não posso ser feliz.

Mais entre Mercedes et moi, le temps n’est pas encore tout à fait à la nostalgie. Car il lui reste tout de même une semaine à passer en Angleterre. Et c’est pour cela que nous nous voyons aujourd’hui. Me voilà donc presque arrivé devant le département des relations internationales. J’aperçois Mercedes, assise sur un banc en pierre, me tournant le dos. Elle me sourit et je lui fais la bise. Le soleil éclatant à son zénith nous guide, Mercedes et moi, à travers ce dédale de bâtiments jusqu’à un banc sur lequel nous serons à l’abri des regards et du temps qui passe. Après nous être assis, nous parlons alors de nos examens mais surtout des voyages de Mercedes, qui aura quitté le Royaume-Uni pour la France dans à peine une semaine. Et dans à peine un mois, elle devra à nouveau quitter la France pour l’Amérique latine. Car c’est comme ça que sont nos vies : nous nous en allons toujours d’une capitale à l’autre. Et lorsque nous sommes à la maison, nous pensons au départ; et lorsque vient le départ, nous voulons toujours rester quelques instants de plus, histoire de devancer cette nostalgie qui viendra.

À l’abri des regards, donc, ainsi que du temps qui passe, et avec ce jardin verdoyant comme alibi, je me confie à Mercedes. Je lui dis que, jamais, je ne pourrai être heureux. Je lui évoque Nilgune, que je n’ai pas vue depuis un an et que je m’apprête à retrouver. Mais je lui dis aussi des choses plus belles. Je lui parle de passion, de désir, de ces choses qui la font sourire. Et cela quelques heures durant, jusqu’à ce que soleil ne soit clairement plus à son zénith. Jusqu’à ce que Mercedes me demande l’heure et que nous comprenons qu’il est temps de nous séparer. Car il n’était de toute façon question de rien d’autre que de quelques instants, le temps est venu pour elle de s’en aller. Et alors que nous nous levons pour dire adieu, j’aperçois à nouveau dans le vert des yeux de Mercedes cette sorte d’aveu. Le même que j’avais vu à notre première rencontre… il y a peine quelques instants.

Tout est très simple en amour

Cela fait donc un an que je ne t’ai pas vue, Nilgune. Un an loin de tes mirages, de tes secrets. Un an privé de ce jardin que tu m’as promis, de ce trésor que je vais retrouver. Cela fait un an que je vois ton regard dans les yeux de chaque femme.

Non, tu n’as pas le droit de dire tous ces mots que je désire tant entendre quand tu es avec un autre. L’amour est facile pour toi. Tu n’as pas à affronter mes peines, ce mal que tu me fais souvent. C’est facile pour toi. Tu n’as qu’à te jouer de ces sourires que je t’ai confiés. Et d’ici un an ou peut-être deux, viendrais-tu à te lasser de ta vie loin de moi, alors tu m’appelleras. Tu sais que je n’aurai pas d’autre choix que de te pardonner, et alors je te reviendrai. C’est facile pour toi. Tu n’auras qu’à m’appeler.

À l’amour sans mots, sembles-tu préférer les mots sans amour. Que choisis-tu ? Laisser faire le silence ou te faire ces promesses que tu ne veux que croire ? Peut-être ne sont-ce que des mots, mais les mots sont tout ce que j’ai pour reconquérir ton cœur. Nilgune, surtout ne me juge pas à mes actes. Si j’ai pris tant de risques, sache que c’était par amour. Un jour, bientôt, je reviendrai. Mais te soucieras-tu encore de moi ?

Oui, cela fait un an que je n’ai pas vu Nilgune. Mais qu’y a-t-il à regretter ? La patience est une vertu qui s’acquiert avec de la patience. Mes responsabilités ont été honorées ici. Carthage m’est devenue familière car la vie le long du golfe de Tunis est plus belle et plus profonde que l’amour et que les femmes. J’ai vu Istanbul, me perdant même entre Orient et Occident au cours du trajet retour. Le temps m’a semblé long. Beaucoup de mes doutes ont laissé leur place à la sérénité de la certitude. Une interrogation subsiste cependant. Le British Museum a-t-il perdu de son charme ? Je le saurai un jour de brume à Londres.

Les mirages (Soit tu m’aimes, soit tu t’en vas)

Soit tu m’aimes, soit tu t’en vas
Ça ne peut plus continuer
Non, ce n’est pas contre toi
Mais je préfère t’oublier

Que je t’aime, tu l’as compris
Mais c’est si dur d’accepter
Ce jeu de trop longs caprices
De ta manière de penser

Avoue-moi la vérité
Que ressens-tu à mes côtés ?
Est-ce là de l’amour ou
Seulement de l’amitié ?

Laisse-moi me convaincre, même si je n’y crois pas
De toute la sincerité de l’amour que j’ai pour toi

Et me mentais-tu aussi quand tu es étais dans mes bras ?
Et m’as-tu donné ton corps tout en te jouant de moi ?

Mais si ton coeur, si ta voix sonnent plus faux l’un que l’autre
Alors aujourd’hui, demain, je me moquerais des nôtres.

Parfois, je te regrette tant
Parfois, je me laisse charmer
Par les trop vagues sentiments
De ta manière de penser

Je ne peux rien pour te garder
Pourtant mon coeur, lui, le veut
Ne m’aime pas, sans me quitter
Pourrai-je un jour être heureux ?

Je pense à tes trésors
Que je désire garder
Et malgré tous mes efforts
Je ne peux pas t’oublier

Est-ce du désir, de la passion, de la folie ?
Ou un mal si grand qu’il ne peut être guéri ?

Mais il est venu l’heure
Que tu as toujours fuie
Restes-tu avec moi
Ou es-tu déjà partie ?

Je ne te pardonnerai pas simplement pour ton visage
Je ne crois plus en tes promesses, ni en tes mirages


Khayam Hayati Gudreish

Une histoire qui ne peut être écrite que par la vie

Non, le monde n’a pas de chef; et il n’en aura pas, parce que personne ne peut diriger le monde entier.

Hannah Arendt, 17 février 1957.

Abstract

Tandis que s’ouvre la nouvelle année, synonyme d’espoirs et d’opportunités, le passionné Khayam redécouvre, loin de son pays natal, les subtilités de la vie et de la foi. Fourvoyé dans les méandres incertains de la romance – ou plutôt de l’idée qu’il s’en fait -, Khayam doit à présent faire face à un éprouvant dilemme sentimental et à l’assomption de responsabilité, alors que les échéances qu’il s’est fixées se précisent et que le souvenir de Nilgune se dissipe. De son côté, Mercedes Piedrafita semble avoir délaissé ses promesses et ne songe désormais plus qu’à profiter de la vie, si frivole soit-elle…

Goal-driven Khayam has fallen in an unrequited love with faith and life’s subtleties, as the opening of the new year has a myriad of hopes to offer, far away from his native country. Wandering throughout the maze of the (mis)conception that he has of romance, Khayam has now to face an emotional dilemma and, most importantly, to take responsibility, seeing his committments drawing closer to him and the remembrance of Nilgune fleeing towards the everlasting skyline. Mercedes Piedrafita, for her part, has now relinquished her promises, convinced that life has to be enjoyed– frivolously should it be...


Pauvreté des images, richesses de l’imagination


Une visite surprise

La vie n’est pas tout à fait la même ici. Et moi non plus, à vrai dire. Mercedes Piedrafita supporte difficilement le froid et la nuit qui tombent comme un rideau entre dix-sept et dix-huit heures. C’est pourquoi elle ne manque que très rarement une occasion de quitter le pays pour quelques jours.

Elle me dirait au revoir le jeudi après-midi, alors que nous aurions fini de déjeuner ensemble. Elle me dirait au revoir, après m’avoir raconté les dernières nouvelles des filles qui partagent son appartement. Enuméré les noms des garçons qu’elle et elles ont rencontrés en nightclub. Et, tandis que j’écoute Mercedes tout en mimant l’inverse d’un sourire, je me pose des questions. Je me demande si Mercedes sait que, le temps de quelques jours de la fin de septembre, lorsque que l’été devient automne, j’ai essayé de vouloir m’éprendre d’elle.

Je me remémore alors la première fois que Mercedes et moi nous sommes rencontrés. C’était lors d’une réunion. Mercedes était arrivée un peu en retard, poussant la porte pleine d’envie. Nous nous sourîmes au premier regard. Mercedes est immédiatement venue s’asseoir à la table à laquelle je me trouvais en compagnie de mon ami italien. Tout ça dans un même mouvement. Elle s’est assise de telle sorte à ce que nous nous trouvions exactement l’un en face de l’autre. Vraisemblablement, nos regards n’ont toujours pas fuit. D’ailleurs, tout le long de la réunion, je surpris à plusieurs reprises Mercedes me jeter des regards. J’essayais de ne pas y prêter attention. Tout du moins, de faire semblant. Je la regarderais alors à mon tour. C’était amusant. Il y avait dans le vert de ses yeux une sorte d’aveu. Après ça et la réunion à peine finie, nous nous sommes précipités l’un vers l’autre pour nous connaître. Nous nous revîmes seulement quelques jours plus tard, lors d’une journée que nous avons passée dans la ville natale de Shakespeare. Mercedes avait tenu à passer les deux heures de trajet à mes côtés. C’était amusant. Finalement, ce jeu de caprices n’a pas duré plus d’une semaine. Peut-être deux. Et Mercedes et moi n’en avons plus jamais reparlé depuis, laissant faire le silence. Nous nous sommes revus, bien entendu, mais il ne semblait plus question de nous éprendre l’un de l’autre.

Et alors que ces souvenirs me reviennent en mémoire, je continue à mimer l’inverse d’un sourire. Mercedes n’a toujours pas fini de me parler des filles qui partagent son appartement. Je suis certain que, tandis que je fixe le vert de ses yeux tout en l’écoutant me parler, Mercedes se demande la même chose. Je sais qu’elle se demande si, moi aussi, je me doute qu’elle a voulu s’éprendre de moi le temps de quelques jours de la fin de septembre, lorsque l’été devient automne. Souvent les pensées de deux personnes proches sont complémentaires. J’avais déjà remarqué ça avec Nilgune. Mais après tout, qu’est-il plus important ? Ce que l’on se dit ou ce que ne l’on se dit pas mais que l’on comprend tout de même ?

Mais nous sommes jeudi après-midi et Mercedes Piedrafita me dit maintenant au revoir. Sûr de moi, je lui passe tendrement – mais pas trop quand même – un peu de musc sur son poignet. Je sais qu’elle aime ce parfum. Elle sait qu’il n’est de toute façon plus question que je m’éprenne d’elle. D’ailleurs, je n’en ai jamais eu vraiment envie. Je lui fais ensuite la bise et elle me dit au revoir. Mercedes, sa cigarette déjà à la main, doit maintenant partir pour l’aéroport. Nous nous disons à lundi et je sais que lundi, elle me racontera ce qu’elle a fait du long week-eng qu’elle aura passé en Europe. Tandis que moi durant ces quelques jours, je serais resté ici à honorer mes engagements et à ne rien regretter.

Mercedes est maintenant partie. Les roulements de sa petite valise à jamais dissipés parmi les pavés. Me voilà désormais seul au milieu de la foule. Seul au milieu de cette foule qui ne parle pas ma langue natale. Je souris un peu. Je n’ai plus connu ce genre d’entente saine et tacite depuis la dernière fois que j’ai vu Foziah. Je souris une deuxième fois, me disant à quel point il était naïf d’imaginer que je pouvais me forcer à aimer Mercedes. Sans doute pense-t-elle la même chose. Les sentiments peuvent-ils quelque chose face à la raison ? Un troisième sourire se dessine sur mon visage. Celui-ci est d’ordinaire un peu plus triste que les deux précédents : je repense à Nilgune. Ne pense-t-elle jamais à moi ? M’a-t-elle, elle aussi, oublié à jamais ?

Je retire ma chemise et on passe du temps dans les fontaines.

Solstice d’été 2017

Aussi longtemps que je puisse retenir ma respiration

Cela fait maintenant plusieurs mois que je n’ai pas vu Foziah. Et, malgré ce que semble en penser le Marocain, je ne sais pas si cela est très grave. Je ne crois pas que l’entente saine et tacite qui subsiste entre Foziah et moi puisse voler en éclats. Foziah et moi avons pourtant essayé de nous voir lors de mon dernier séjour en France. J’avais passé les fêtes à Pierrefitte-sur-Seine et ne pensais qu’à la voir. J’avais tant à lui raconter. La réalité en avait toutefois décidé autrement. La grand-mère de Foziah était malade et avait besoin de sa petite-fille à son chevet. Je n’ai rien pu faire d’autre que de lui souhaiter par message mes meilleurs voeux de rétablissement. Ce n’est pas très grave. Sans doute verrai-je Foziah chez elle, en Espagne, au mois d’avril. Là où le printemps est déjà un peu l’été. Pour être tout à fait franc, je ne me fais pas de souci quant à ce que Foziah veut de moi. Je suis convaincu que ni la distance ni le temps ne changera grand chose à cela; tout du moins, je l’espère. A notre retour en France, nous aurons tout du temps. Cela fait maintenant plusieurs mois que je n’ai pas vu Foziah.

Quant à Nilgune…  que reste-t-il d’elle ? Ne lui ai-je jamais dit ce que je voulais ? Ne lui ai-je jamais dit que, d’un geste de main, je ne désirais que dissiper ces nuages, ces sentiments ? Ne lui ai-je jamais fait comprendre que je ne voulais que claquer brusquement la porte au nez de notre passé ? que j’étais prêt à me réfugier derrière sept serrures ? que je ne voulais pas qu’elle me voit l’aimer ?

Non, je ne lui ai jamais dit tout cela. Et sans doute qu’elle aurait de toute manière refusé de l’entendre. Tout cela ne sont que des affects, des frictions. Des broutilles qui sont balayées par le passage du temps et qui, aujourd’hui, sont devenues tout à fait superficielles et stériles. Mais alors, que reste-t-il de Nilgune ? Pas grand chose. Et si j’ai, pendant un temps, laissé faire ces frictions, c’était histoire de ne plus être la honte passagère de ce que en quoi je crois. La vérité, c’est que Nilgune est partie et je ne m’en suis, à ce jour, pas tout à fait remis.

J’aime les femmes organisées ! J’aime pas les femmes comme ça ! Tu vas te mettre à pleurer ? Il n’y a que la vérité qui blesse !

Après tout, je ne suis qu’un Arménien de Pierrefitte-sur-Seine. Mais ne serai-je donc jamais réellement chez moi ? dans mon pays ? Je ne suis chez moi ni en France, ni en Arménie. Si seulement le monde pouvait comprendre à quel point cela est douloureux. Si seulement ce corps pouvait se dissoudre et se transformer en gouttes de rosée… Peu de gens me comprennent. Comme ce Franco-Sénégalais à qui j’avais une fois parlé.

Comme cette vision de cet Africain qui monte un cheval à la robe blanche. Sur le noir profond qu’arborait le cavalier, figuraient fièrement en lettres blanches l’inscription « Argelia ». Et alors que le cheval se cabre dans un geste majestueux et plein de triomphe, le Noir, toujours sur le dos de sa somptueuse monture, fracasse une statue antique à l’aide d’un marteau. Au sol n’en subsistent que des débris.

Des débris… voilà ce qu’il reste du souvenir de Nilgune.

Khayam Hayati Gudreish

La vie est un jardin de mauvaises herbes

Être ou ne pas être ?
 Quel est le choix le plus noble ?

Hamlet

« Comme si sa vie comptait moins que la leur, Shakespeare est moins connu que les héros de son théâtre. Et si, plus de quatre siècles après sa mort, son oeuvre est toujours vivante, c’est que les passions qu’il y décrit sont intemporelles. L’amour de Roméo et Juliette, l’ambition de Lady Macbeth, la jalousie d’Othello, la folie du roi Lear ou encore le désespoir d’Hamlet, se posant une question que tout le monde s’est un jour posée : être ou ne pas être ? »

Un solstice au paradis

Ce que Foziah pense de Nilgune

Lesquelles ont raison ? Foziah m’a beaucoup parlé de Nilgune. Sans en avoir conscience, elles ont tant en commun. À commencer par leur date de naissance. À vrai dire, Nilgune n’est pas la seule à avoir été l’objet de mes discussions avec Foziah, il en a eu beaucoup d’autres. Foziah s’est toujours plu à s’immiscer dans les discussions que j’avais avec d’autres. Même si cela voulait dire, pour elle, revenir après une longue absence. Toutefois, Foziah n’a jamais été l’objet de mes discussions avec Nilgune.

Je leur dois beaucoup. À chacune d’elles. La symétrie entre Foziah et Nilgune est analogue à la dissymétrie opposant le solstice et l’équinoxe. Après tout, qui peut prétendre dire quand l’été devient automne ? Dès lors, l’équinoxe ne semble intéresser ni Foziah, ni Nilgune. Quoi qu’il en soit, Foziah reste l’une de mes plus grandes erreurs. Exactement au même titre que Nilgune. Laquelle ne serait jamais arrivée sans l’erreur que j’avais auparavant commise avec Foziah. Vous savez, quand on se met à courtiser son âme-soeur…

Une femme a fait naître Carthage, une femme l’a vue mourir. L’une des deux est phénicienne. À nouveau, la symbolique semble s’imposer comme une évidence. Si l’aventurière Didon a fondé la cité de sa seule volonté, il est à souligner que Salammbô n’en fut pas pour autant la destructrice. Elle ne fit qu’être la spectatrice  de la désolation. Un désespoir intense et ravageur. Sans doute Salammbô voyait-elle une certaine beauté à sauter dans le vide. Ce que Nilgune ne sait pas, c’est que Salammbô ne détruisit pas Carthage. Ni les vanités de la guerre. Elle ne glorifia pas l’esthétisme de la détresse. Sa mort ne fit pas d’elle une martyre, ni une artiste. Salammbô ne fit rien d’autre que de se tuer, emportant avec elle beaucoup de peines et de tourments.

Quoi qu’il en soit, il subsiste entre Foziah et moi cette entente saine et tacite. Tandis que Nilgune est convaincue qu’il faut laisser faire le silence. Ironiquement, Foziah m’a toujours conseillé, pour ainsi dire, de maintenir ce silence que Nilgune entrenait et de m’éloigner d’elle. Il est pour me le rappeler, ce fait extraordinaire que, quelques soirs après le dernier solstice d’été, au milieu de la rue Spinoza, Foziah m’a demandé des nouvelles de Nilgune. Ce soir là, j’étais comme à fleur de peau. À fleur de rêve…

De sa main, elle accompagna ma tête sur son épaule en me regardant avec tendresse. Peu après nous être isolés pendant quelques instants dans la rue déserte, Foziah et moi sommes rentrés dans la résidence dans laquelle habite ma soeur. Je l’ai présentée à Foziah. Les deux se sont souri et ont commencé à parler. Parler de l’Arménie et de cuisine. Et tandis qu’elles riaient, je les regardais, me tenant juste à côté de Foziah. Je ressentais un apaisement jusque-là inédit. Quoi qu’il en soit, Foziah s’en est allée peu après cela, me disant, en me tenant la main, que ma soeur était belle. J’ai raccompagné Foziah jusqu’à la maison adjacente, dans laquelle avait lieu une fête tenue par ses amies.

Solipstiste

Que Foziah et ma soeur soient, par le plus grand des hasards, réunies et associées à cette ville de la petite couronne parisienne, est pour moi un symbole fort. Cette ville demeure le seul repère qui m’a accompagné tout le long de ma vie. Le trait d’union entre ce que je suis et le reste, comme l’illustre canoniquement la rencontre entre Foziah et ma soeur. Ce très long été fut avant tout le théâtre d’un processus radical de désacralisation de ce en quoi j’ai toujours cru. Que cela concerne ma conception clanique de la famille ou mon approche paradoxalement pudibonde de l’amour. C’est bien cela que Nilgune est incapable de comprendre. C’est une histoire de sacré, une histoire de profane. Une histoire d’honneur et de regrets. En d’autres termes, un mal nécessaire. Tout du moins, cela en présente tous les symptômes. Une chose est sûre, cette histoire n’a, in fine, que très peu à avoir avec l’amour.

Les mythes, les habitudes, les non-dits. Tout cela a brutalement volé en éclats, dans un phénomène de choc culturel symboliquement proche de ce qu’ont vécu les indigènes d’Amérique à l’arrivée des conquistadores. Sans doute ne saurons-nous jamais si, oui ou non, lors de la rébéllion du Pontiac, le général Jeffery Amherst a réellement donné l’ordre au colonel Henri Bouquet d’inoculer la variole aux Amérindiens en les exposant à des couvertures véhiculant le germe afin d’exterminer cette « race exécrable ». Cette race pour qui l’honneur avait un sens. Cette race qui était sur ses terres. Cette race qui croyait en tant de choses. En des esprits sains ou damnés. Cette race de femmes. Cette race d’hommes.

Et où sont-ils aujourd’hui ? Quel est le rôle actuel des Amérindiens si ce n’est celui de garantir les intérêts de l’industrie du casino et de porte-drapeau de l’impérialisme capitaliste dans le monde libre ?

Quoi qu’il en soit, il m’est difficile d’être optimiste quant à la tournure que les choses prendront et impossible d’expliquer le départ de Nilgune. Départ que Foziah m’a aidé à affronter. Lesquelles ont raison ? La logique semble avoir laissé sa place à la douleur et à rien d’autre que la douleur. Heureux dans la tristesse, ironique dans la douleur. Et la douleur résiste à tout. Sauf, peut-être, à la mort.

Du feu sous la cendre (Nilgune)


À quand le passé ?
 Celui qui blesse le soir
 Cortex préfontal 

Cela devait être fait

Nilgune est de loin le songe le plus traumatisant de toutes (sic.). Tant de tristesse, tant de regrets. Tant de choses à prouver, tant de chagrins. Deux passés emplis de honte, d’angoisse, de détresse et de solitude. Des espoirs et des rêves perdus à jamais. De la folie, aussi. Nilgune m’aurait demandé « c’est quoi, la folie ? ». Pourquoi le jour est-il le jour ? La nuit, la nuit ? Et le temps, le temps ? Ne serait-ce pas perdre le jour, la nuit et le temps que d’en discuter ? Ainsi, définir en quoi consiste la véritable folie serait précisement de la folie.

Vous savez, j’ai souvent entendu qu’un homme n’est en paix que lorsqu’il se trouve sur la terre dans laquelle reposent ses ancêtres. Il m’a aussi été dit que perséverer dans une douleur têtue est indigne d’un homme; c’est une offense au ciel, une offense aux morts. Une offense à la nature et à la raison. Je dirais que tout cela est vrai. Quand le poison est distillé, il ne reste plus grand chose à faire. Ce n’est pas une fois que l’on a réveillé les vieux démons qu’il faut se mettre à détaler.

Cependant, il m’a été extrêment difficile de quitter cette douleur inutile et de me regarder comme un père, afin de ne pas m’oublier moi-même. Jusque-là, j’avais réussi à éviter tous les pièges. Mais, vous savez, Nilgune n’est pas un piège que quelqu’un d’autre m’aurait tendu. Je l’avais choisie moi-même ! Elle m’a pris en train de lui mentir. Puis, elle a pris un covoiturage. Quant à moi, j’ai pris froid en marchant jusqu’à chez moi sous la pluie. Et aujourd’hui, que me reste-il d’elle si ce n’est un songe et le mirage de son visage sur mon oreiller ? Quant à demain…

Tout bien réfléchi. Les choses sont sans doute mieux ainsi. Chacune d’entre elles à leur juste place. La passion selon Idris.

Que sera demain ? (Hommage à Kofi Annan)

La plus grande tragédie de l’homme est qu’il est capable de concevoir une perfection qu’il ne peut atteindre.

Lord Byron

Impassibles et taiseux, les gardiens de la paix sont là. Ils marchent sous la pluie qui bleuit le Kremlin. Ce sont des gens pour qui le respect comptent. De gestes machinalement emplis d’ambition non-partagée, ils remodèlent Belgrade. Ils en constituent l’avant-garde. Ils sont ceux qui agencent les grandes rues, des hommes visionnaires. La postérité, ils ne connaissent que ça.

Sophistes, leurs slogans résonnent dans les grands espaces. Les bisons et la rousseur de septembre. Des partisans de la manière forte, défendant un ordre nouveau. Ainsi, ils battent la concurrence chaque jour. Persuadés d’avoir trouvé le meilleur système, ils font de la théorie économique une science exacte. La psychiatrie, une discipline médicale comme une autre. Pétris d’incertitude, ils feignent de ne pas se questionner.

Assis au sein de l’immensité de la salle et attentifs aux hommes qui prennent la parole aux congrès, les gardiens de la paix apprennent. Ils ressentent la tragédie de la guerre et le miracle utopique de la paix lorsqu’ils contemplent des affiches des Nations unies. Les plus sages d’entre eux se taisent et observent les téméraires se lever et affirmer des choses. Parfois, ces choses ne sont pas tout à fait justes, peu à-propos, mais toujours terriblement fédératrices. Animés par la passion et la compassion, ils ouvrent la voie à la collaboration et se font les satrapes de la paix. Puis, réatrophiés par ce déséquilibre, ils sont entrés dans l’Histoire.

Le droit international piétiné par ses garants…

Staline et Vorovitch au Kremlin
Staline et Vorochilov au Kremlin, huile sur toile d’Alexandre Guerassimov peinte en 1938. 386 x 296 cm. Exposée à la Galerie Tretiakov à Moscou (Russie).